« Tu parcourais la ville, sillonant les rues vers ta liberté, et moi, je marchais vers toi, sans savoir ni comprendre quelle était cette force qui me poussait à aller plus avant. Cette victoire n'était pas la mienne, ce pays n'était pas le mien, ces avenues m'étaient étrangères, mais, ici, l'étrangère c'était moi. J'ai couru à mon tour, couru pour m'évader de cette foule oppressante. Antoine et Mathias me protégeaient ; nous avons longé l'interminable palissade de béton que des peintres de l'espoir avaient colorié sans relâche. Déjà, quelques-uns de tes concitoyens, ceux qui jugeaient insupportables ces dernières heures d'attente aux postes de sécurité, commençaient à escalader. De ce côté du monde, nous vous guettions. Sur ma droite, certains ouvraient les bras pour amortir votre chute, à ma gauche, d'autres se hissaient sur les épaules des plus forts pour vous voir accourir, encore prisonniers de votre étau de fer, pour quelques mètres encore. Et nos cris se mêlaient aux vôtres, pour vous encourager, pour effacer la peur, vous dire que nous étions là. Et soudain, moi, l'Américaine qui avait fui New York, enfant d'une patrie qui avait combattu la tienne, au milieu de tant d'humanité retrouvée, je devenais allemande ; et dans la naïveté de mon adolescence, j'ai à mon tour murmuré Ich Bin ein Berliner, et j'ai pleuré. J'ai tant pleuré, Tomas ... »
Pensées de Julia